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Dans le monde du 6 juillet 2009, cette fine analyse
de Michel Rocard:
En sortir n'est pas facile. Relancer exclusivement la consommation n'a guère de sens : on importerait
davantage, notamment de Chine et d'Inde. C'est par l'investissement que le cycle vertueux doit être réamorcé, et surtout par l'investissement dans les énergies renouvelables, les techniques et
produits bio. C'est ce démarrage qui pourra ensuite entraîner pouvoir d'achat et consommation vers la hausse.
Or l'investissement dans l'industrie, les services, et
même l'agriculture et l'agroalimentaire, est gravement entravé pour deux raisons. Primo, toutes les entreprises importantes du monde développé ont vu en un ou deux ans leurs actifs financiers au
bilan perdre une bonne moitié de leur valeur; le resserrement des fonds propres aux bilans étrangle évidemment les possibilités d'investissement. Secundo, le redressement relatif et précaire du
monde bancaire s'accompagne tout aussi évidemment d'un resserrement draconien des conditions de crédit. On s'oblige à ne prêter qu'avec plus de prudence.
IL Y A DU SOUCI À SE FAIRE
Une "reprise économique" n'est donc guère probable à court-moyen terme. Les facteurs en sont absents. La sortie de crise suppose, après le redémarrage par l'investissement, de retrouver un mécanisme liant les salaires aux gains de productivité.
Dans ces conditions le pronostic devient celui d'une stabilisation entre 5 % et 10 % en dessous du niveau de production atteint précédemment, puis d'une croissance à peu près nulle ou extrêmement lente pour les trois ou quatre prochaines années.
Cela veut dire mise à mal de la cohésion sociale, fragilité des gouvernements, montée du populisme. Si le détonateur financier - puisqu'on est en train de préserver le système bancaire y compris ses facteurs de déséquilibre - réexplose dans peu d'années, il frappera des économies encore plus fragiles et anémiées.
Il y a du souci à se faire, je suis désolé de ne pas savoir m'en cacher. En trente ans, c'est une révolution intracapitaliste qui s'est faite, et pour le pire. Le motif de ce changement majeur est tout simple : dans le monde bancaire, c'est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l'extension vertigineuse des produits dérivés que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l'immoralité à l'œuvre dans les subprimes et les titrisations de créances douteuses.
Dans l'économie réelle, c'est le durcissement de la pression actionnariale, quasi absente jusqu'en 1980, ensuite organisée par les fonds de pension, d'investissement ou d'arbitrage, puis renforcée par la prise de pouvoir ou la constitution de minorités de blocage par tous ces fonds dans toutes les entreprises contemporaines ou presque. On veut du gain en capital, quitte à broyer les logiques d'entreprise. Chacun se souvient de la folle référence aux 15 % de rendement financier exigés un temps par les fonds.
Le diagnostic est limpide : les classes moyennes supérieures des pays développés sont en train de renoncer à l'espoir d'arriver à l'aisance par le travail au profit de l'espoir de réaliser des gains en capital rapides et massifs, bref de faire fortune. Ce comportement sociologique est incompatible avec le bon fonctionnement et surtout la stabilité du système.
La social-démocratie internationale explique depuis un demi-siècle que les marchés ne sont pas auto-équilibrants, qu'il faut réguler économie et finance, et lutter fiscalement contre les inégalités. Les faits, et cette crise, lui donnent tragiquement raison. Elle vient pourtant de perdre partout les élections européennes, et cela massivement.
En votant partout
conservateur, pour les forces qui nous ont amenés à la crise, les électeurs ont montré leur attachement au modèle du capitalisme financiarisé. L'espoir du gain boursier, de la fortune est devenu
trop prégnant. Le résultat ne laisse guère espérer un traitement politique sérieux de l'anémie économique actuelle. Combien faudra-t-il de crises pour convaincre les peuples ? En tout cas, le
mécanisme de leur répétition paraît enclenché.
Michel Rocard est ancien premier ministre (1988-1991).
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